Extrait des notes prises lors de la conférence de Bernard Poignant – le 16 décembre 2025

Bernard Poignant commence par souligner l’importance du doute dans un monde où chacun a trop de certitudes. Il note un regain de spiritualité et des religions aujourd’hui, des signaux faibles se font jour, chez les catholiques le nombre de catéchumènes augmente, et ce regain de pratique se retrouve aussi chez les juifs, les évangélistes qui sont passés de 50000 à 1 million, les bouddhistes qui sont 3 millions en Europe, et l’islam qui est une religion très dynamique. Bernard Poignant y voit une quête de sens qui n’est pas satisfaite par la société de consommation. Même les athées ont une forme de croyance.

Ce regain provoque des tensions dans la société et Bernard Poignant analyse le sondage IFOP sur les musulmans qui sont 57% à mettre le respect de la loi de l’Islam au-dessus des lois de la République, mais il fait remarquer que cela ne veut pas dire qu’ils ne respectent pas les lois de la République.

Rappelant la véritable phrase de Malraux sur la spiritualité « Ce que je dis est plus incertain : je n’exclus pas la possibilité d’un événement spirituel à l’échelle planétaire. », Bernard Poignant se demande si on n’est pas dans cette phase d’un évènement spirituel.

Les institutions européennes n’ont pas de coloration religieuse. Le Conseil de l’Europe, créé en 1949, est à l’origine de la Cour européenne des Droits de l’Homme (CEDH) en 1959 ; ni l’un ni l’autre n’ont de compétences en matière religieuse.

Le traité constitutionnel de 2005 a essayé d’introduire les racines chrétiennes de l’Europe sans succès. Cependant le traité de Lisbonne en 2009 insère dans son préambule la considération suivante « S’INSPIRANT des héritages culturels, religieux et humanistes de l’Europe, à partir desquels se sont développées les valeurs universelles que constituent les droits inviolables et inaliénables de la personne humaine, ainsi que la liberté, la démocratie, l’égalité et l’État de droit ;»

L’Union a cependant des interlocuteurs religieux, (cf. l’article 17 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne[1]).

Du côté catholique, le CCEE (Conseil des conférences épiscopales d’Europe) est un interlocuteur « privé » dont le rôle est essentiellement pastoral et ecclésial, il regroupe 45 pays européens (plus large que l’Union) et son siège est à Rome. Par contre la COMECE (Commission des Episcopats de la Communauté européenne) est un interlocuteur « officiel » et entretient un dialogue politique et diplomatique avec les institutions européennes depuis 1980. Son siège est à Bruxelles. Bernard Poignant la compare à un lobby, elle suit les initiatives de l’Union européenne sur les questions éthiques, sociales, les politiques migratoires et les droits fondamentaux.

La CEC (conférence des églises chrétiennes ou CEE, conférence des églises européennes) rassemble 114 églises membres, toutes confessions confondues en dehors des catholiques.

Il n’y a pas de structure pour les autres religions, pour l’Islam, le dialogue se fait avec les instances nationales de l’islam (en France le CFCM puis le FORIF), il n’y a pas d’interlocuteur au niveau européen.

Pour le judaïsme, le dialogue se fait avec le congrès juif européen, qui regroupe les communautés juives de 40 pays européens et est une branche du congrès juif mondial.

Sur les questions éthiques (mariage entre personnes de même sexe, aide à mourir, sujets qui mettent en jeu les engagements religieux, philosophiques et même pratiques pour toute la société) l’Union européenne n’a rien à voir, ce sont des sujets nationaux, par exemple la Slovénie a refusé la légalisation du suicide assisté. Par contre le mariage homosexuel, célébré dans un pays membre de l’Union, vient d’être reconnu par la CJUE (cour de justice de l’Union européenne) comme valable dans tous les pays de l’Union.

Les politiques migratoires sont aussi très suivies pour qu’il y ait un traitement humain, respectueux du droit d’asile (droit international). Ces politiques sont nationales, mais aussi européennes et les organismes religieux y sont très attentifs pour des raisons humaines, c’est leur rôle de vérifier que toute personne, même en situation irrégulière, est traitée de façon humaine.

Ceci est le cadre institutionnel général des relations entre l’Union européenne et les religions. Ceci étant il y a eu un débat vif sur les origines chrétiennes de l’Europe, notamment à l’occasion de deux conventions, la première chargée de rédiger la charte des droits fondamentaux[2] (2009).  Pour Bernard Poignant ce texte est le 3ème que les jeunes français devraient bien connaître avec la déclaration des droits de l’homme et du citoyen d’août 1789 et la déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, trois textes qui fondent notre société et notre civilisation (la déclaration des droits de l’homme et du citoyen a valeur constitutionnelle et la charte des droits fondamentaux a une valeur juridique).

Il y a eu de vives confrontations de qualité. Pour Bernard Poignant, il y a en effet des origines juives et chrétiennes dont l’apport essentiel est « tu ne tueras pas » (parce que l’homme est à l’image de Dieu). Mais il y a d’autres racines : la démocratie grecque est une première racine de notre culture comme le droit romain et plus tard la philosophie des Lumières, c’est pourquoi l’humanisme figure dans le texte. « Les origines religieuses, culturelles et humanistes » font la synthèse de tout cela.

Certains ajoutent une part musulmane, elle existe mais est restreinte par rapport à cet ensemble.

Le premier projet européen date du 15ème siècle, à l’initiative du roi Georges de Bohême qui propose de créer une confédération des royaumes chrétiens, face aux Ottomans. Le projet est très élaboré, la confédération serait dotée d’une assemblée permanente et d’une cour internationale de justice, etc…

Il aura fallu trois guerres pour arriver à la création de l’Union européenne. Ceux qui se trouvent à son origine en 1950, qui sont moteurs, sont des démocrates-chrétiens, Konrad Adenauer, Alcide De Gasperi, Jean Monnet, Robert Schuman, Paul-Henri Spaak, qui s’engagent sur la base des valeurs dont le christianisme est porteur, le pardon. L’idée européenne au lendemain de la guerre, c’est l’idée de la main tendue à l’ennemi d’hier par le pardon, assorti d’une promesse de paix perpétuelle à l’intérieur des frontières de ceux qui font l’union et de l’idée de partage entre les pays riches et les moins riches.

Même le drapeau européen, adopté par le Conseil de l’Europe en 1955, et par l’Union européenne en 1983, a des origines religieuses. Son concepteur, Arsène Heitz, s’est inspiré des 12 étoiles de la médaille miraculeuse de la rue du Bac !

En Europe, les rapports entre les églises et l’état sont organisés très différemment suivant les pays. Il y a un processus de sécularisation de toutes les sociétés européennes, très différent de la laïcité à la française.

En France c’est le régime de la laïcité, la séparation des églises et de l’Etat. Mais la séparation entre les deux n’a pas été simple, c’est une loi conflictuelle qui est finalement devenue consensuelle. Beaucoup de lois peuvent commencer par des conflits et devenir ciment d’unité nationale et cette loi en est un exemple. Le mot laïc n’apparaît d’ailleurs pas dans la loi et est intraduisible dans les autres pays.

Il n’y a que le Portugal qui a dans sa constitution l’article 41 qui dit « les églises et les institutions religieuses sont séparées de l’état, ils peuvent librement s’organiser, exercer leurs fonctions et célébrer leur culte ». Au Royaume Uni, le roi est le gouverneur suprême de l’église d’Angleterre et l’archevêque de Canterbury (qui est membre de droit de la chambre des Lords) en est le primat spirituel. En Suède, jusqu’en l’an 2000, l’église luthérienne était église d’état. Aujourd’hui ils sont séparés, mais l’état lui apporte un soutien financier. En Allemagne, l’article 140 de la loi fondamentale de 1949, institue une séparation, mais il y a l’impôt du culte.

L’Europe n’a pas de compétence religieuse mais gère des contacts avec un certain nombre d’organismes, sans référence aux traditions particulières. Bernard Poignant conclue sur une note d’humour en évoquant la venue d’un pape au Parlement européen : se pose la question de qui vient, le chef spirituel ou le chef d’état ? si c’est le chef spirituel, pourquoi lui et pas les autres ? si c’est le chef d’état, il est à noter que le Vatican ne remplit pas les critères pour rentrer dans l’Europe (ce n’est pas une démocratie, pas de parlement, théocratie…); et qui s’oppose à cette venue ? les parlementaires français, droite et gauche confondues, les parlementaires des autres pays n’ont pas d’avis.

[1]1. L’Union respecte et ne préjuge pas du statut dont bénéficient, en vertu du droit national, les églises et les associations ou communautés religieuses dans les États membres.
2. L’Union respecte également le statut dont bénéficient, en vertu du droit national, les organisations philosophiques et non confessionnelles.
3. Reconnaissant leur identité et leur contribution spécifique, l’Union maintient un dialogue ouvert, transparent et régulier avec ces églises et organisations.

[2] Préambule de la charte : Les peuples d’Europe, en établissant entre eux une union sans cesse plus étroite, ont décidé de partager un avenir pacifique fondé sur des valeurs communes. Consciente de son patrimoine spirituel et moral, l’Union se fonde sur les valeurs indivisibles et universelles de dignité humaine, de liberté, d’égalité et de solidarité ; elle repose sur le principe de la démocratie et le principe de l’État de droit. Elle place la personne au cœur de son action en instituant la citoyenneté de l’Union et en créant un espace de liberté, de sécurité et de justice.