Notes prises lors de la conférence de Ghaleb BENCHEIKH « Islam et laïcité » – le 27 mai 2025

Ghaleb BENCHEIKH introduit son propos en remarquant que dans un monde de plus en plus brutalisé, il est bon de se donner des temps de réflexion sereine, apaisée, constructive, avec la volonté d’avancer et d’asseoir les fondations d’une société commune que nous voulons tous solidaire, fraternelle et prospère pour tous.

1) la notion de laïcité, d’islam et d’interaction entre les deux

L’un des sujets les plus tenaces aujourd’hui est qu’il y aurait une incompatibilité irréductible entre la laïcité et le fait islamique. Puisque l’islam est une religion totalisante et veut gouverner la cité suivant la loi de Dieu, le choix doit se faire entre la laïcité ou l’islam. Il est vrai que dans la majorité des régimes des pays dits musulmans, on observe une manipulation de la religion par le politique. Mais parler du monde musulman comme d’un monolithe n’a aucun sens, des régimes antinomiques entre eux se réclament tous de la loi musulmane et convoquent la religion pour asseoir une légitimité douteuse.

Ghaleb BENCHEIKH propose l’assertion suivante « aucune religion au monde ne renonce par elle-même au pouvoir temporel », c’était à chaque fois un arrachement. Mais aucune religion au monde ne résistera à la laïcité lorsque ses propres théologiens, philosophes, intellectuels, en sont convaincus et expliquent l’importance de désintriquer la religion et le politique.

Ghaleb BENCHEIKH prend en exemple la difficile séparation de l’église catholique et de l’état en France. Depuis l’encyclique « Vehementer nos » de 1906, qui excommuniait les députés catholiques ayant voté la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat, un travail considérable de théologiens catholiques et protestants a amené progressivement à comprendre l’intérêt de la séparation du politique et du religieux. L’Eglise et l’Etat œuvrent pour le bien du citoyen et il n’y a aucune raison pour que ce ne soit pas le cas dans la tradition religieuse islamique. Dans son ouvrage « L’islam et les fondements du pouvoir » (1925) le théologien musulman Ali Abderraziq, de l’université Al Azhar, affirme que le califat (aboli en 1924 par Kemal Atatürck) n’a aucune valeur sacrale. Ce livre suscite adhésions enthousiastes mais aussi controverses qui se traduiront par la création de la confrérie des Frères musulmans en 1928.

Rien dans le Coran n’indique comment gérer la cité. Ceux qui ont traduit de manière abusive « gouverner » alors que c’est « juger », « arbitrer » dans le texte arabe original. Il y a un abus, un coup de force sémantique. L’islamisme est la politisation exacerbée de la religion islamique en prenant quelques préceptes religieux comme fondement de la gestion des affaires de la cité. A supposer qu’il faille chercher des références dans le Coran, et tout en sachant que les versets coraniques sont en tension avec ce qui précède et ce qui suit, on trouvera au moins deux passages dans le Coran, « et leurs affaires sont objet de consultations entre eux » « ô vous qui avez crû, obéissez à Dieu, au prophète et aux détenteurs de l’ordre parmi vous ». Ces passages montrent qu’il y a deux ordres différents concomitants. Mais qu’il y ait ou qu’il n’y ait pas une référence scripturaire dans le Coran, de même que dans l’évangile, nous n’en avons pas besoin pour gérer les affaires de la cité : la gestion des affaires de la cité, et surtout la fabrique de la loi, doit être une émanation rationnelle des hommes, qui s’applique aux hommes pour le bien être des hommes.

Si on n’est pas content de la loi, on la change et la civilisation c’est en quelque sorte intérioriser le respect de la loi. On doit au moins y adhérer, y obéir, même si on peut en penser ce qu’on veut, la critiquer, la combattre, mais une fois la loi publiée lui obéir. Dans un état, a fortiori laïque, nul ne peut se prévaloir de sa propre croyance pour ne pas obéir à la loi ; on peut ne pas être d’accord, ce sera le jeu démocratique qui peut la changer.

La première acception du terme « charia » est une voie qui mène à la source, une voie balisée. Dans l’acception en tant que loi, on ne le trouve qu’une seule fois (45.18). Et même cette loi est une production humaine. En revenant à l’histoire, on observe quatre grandes écoles juridiques dans le monde sunnite. Le simple fait qu’il y en ait quatre montre qu’il y a eu des débats et interprétations. Sur les 6236 versets coraniques, il y en aurait 80 d’ordre législatif explicite, si on y ajoute quelques-uns ambigus, équivoques, on est à 200 ; on est dans un rapport de 1 à 30, cela sous-entend que la révélation coranique n’a pas vocation à être un codex législatif. Le prophète est mort en 632, le fondateur de la quatrième école est mort en 855, cela sous-entend que pendant deux siècles environ, les musulmans ont vécu sans la loi de Dieu puis qu’elle n’était pas encore formulée, pas encore stabilisée. Ces quatre écoles ne nous diront rien pour aujourd’hui, en dehors de quelques aspects sur le statut personnel, le droit familial ou les relations interpersonnelles. Il n’y a rien dans la charia pour gouverner la cité. Par contre on trouve une tradition de miroir des Princes (conseils pour agir comme les autres princes).

On considère que la civilisation islamique a connu un apogée du temps de Soleiman le Magnifique (1520-1566) ; chez lui il est le bâtisseur et surtout le législateur qui a produit du droit, du droit séculier, pas le droit de Dieu.

Rien ne s’oppose théologiquement à ce qu’il y ait une déconnection du religieux et du politique. Le reste relève de la manipulation et quand il y a collusion entre le religieux et le politique, cela travaille toujours le politique, jamais l’élévation spirituelle. L’état moderne n’a pas de religion.

Averroès (1126-1198) « lorsqu’il devait y avoir une quelconque contradiction entre les données révélées et la démonstration philosophique, c’est à la révélation de céder le pas devant la philosophie, parce que la vérité ne contredit pas la vérité mais l’accompagne et témoigne pour elle. »

Mais après cet apogée civilisationnel, il y a eu une régression, la séquence « moment Descartes, moment Freud » fut ratée et au lieu de le rattraper, on se retrouve dans d’autres discours de type archaïque, retour à 622. Il est temps de sortir d’une épistémè archaïque qui consacre le primat du croyant sur le non croyant, la supériorité du musulman sur le non musulman, la prééminence de l’homme sur la femme, de l’homme libre sur l’homme de basse extraction. Il faut passer à une autre épistémè moderne avec au moins quatre chantiers pour la pensée théologique islamique et sa refondation :

la liberté et notamment la liberté de conscience

l’égalité ontologique et juridique entre les êtres humains

la désacralisation de la violence

l’autonomisation du champ du savoir par rapport à la révélation et la croyance.

L’inclination esthétique pour la beauté, les arts, les belles lettres doit aider tout cela.

2) la laïcité en France

Le concept n’est pas encore autosuffisant dans l’esprit de nos compatriotes. La laïcité se définit par ce qu’elle n’est pas : elle n’est pas la religion de ceux qui n’ont pas de religion, elle n’est pas une valeur, mais un principe juridique sans épaisseur idéologique (il s’applique, point), elle n’est pas un glaive, mais un bouclier. Elle est un principe de liberté, de liberté de conscience, de neutralité qui s’applique à tous les citoyens, selon la phrase d’Aristide Briand « c’est la loi qui garantit le libre exercice de la foi aussi longtemps que la foi ne prétend pas dicter la loi » et Ghaleb Bencheick ajoute «et la loi prime toujours la foi ».

Dans notre pays on a une singularité : la question islamique est épineuse, cruciale. En Allemagne, il y a eu deux campagnes électorales et le mot islam n’a pas été cité une fois, malgré des attentats et l’arrivée d’un million de réfugiés syriens, parce qu’il y a en Allemagne une tradition d’islamologie savante et qu’il n’y a pas comme en France une décolonisation non soldée.

En France le code de l’indigénat a laissé beaucoup de résidus dans les esprits. Et nous autres français serions indifférents au fait religieux à une certaine majorité et aurions éliminé la religion de notre espace. Et de nouveaux comportements, au nom de la religion, apparaissent petit à petit, considérés comme provocateurs et plus grave, une série d’attentats entre 2012 (Mohamed Merah) et 2023, Dominique Bernard, a traumatisé la France. Le choix devient entre l’islam et la France, sinon le danger est mortel pour la France. Et pourtant, en dépit de l’ambiance anxiogène, il y 400 à 1000 activistes sur 7 à 8 millions de musulmans, 4200 élèves sur un million et demi d’élèves suivraient les école tenues par les mouvements fréristes. Il y a une focalisation maladive, attisée par une certaine presse. Musulman pour beaucoup de nos concitoyens, c’est une ethnie, une condition sociale. Cette ethnicisation par la confession est dramatique et pose de sérieuses difficultés de compréhension et de discernement. Nous sommes en présence d’une grille de lecture stratifiée :

– la strate sociologique : ceux qui sont prolétarisés, désislamisés et on assiste à une réislamisation de néophytes avec une religion qui pour eux est structurante avec ses normes, d’où une obsession maladive de la norme.

– la strate politique : islamophobie

– la strate économique

– la strate psychologique avec les failles identitaires, colmatées par l’appartenance à une communauté supra nationale parce que ces jeunes perçoivent (à tort ou à raison) que leur citoyenneté leur est déniée.

– les strates théologique, médiatique, culturelle, l’indigence culturelle aggrave la situation.

A cette situation, la réponse est en 4 temps :

– sécuritaire

– discours alternatifs : puisés dans le même fond qu’utilisent les doctrinaires

– éducation, instruction, ouverture au monde, l’inclination pour les valeurs esthétiques, les humanités, redécouvrir l’humanisme islamique oublié, insoupçonné, qu’il faut savoir réactualiser.

– Ghaleb BENCHEIKH fait appel à l’esquisse d’Honoré Daumier pour l’allégorie de la République : la République nourrit et instruit ses enfants.

Pour que la République nourrisse, instruise et protège tous ses enfants, ces quatre éléments de réponse apportent une voie de sortie. Ghaleb BENCHEIKH voit une note d’espoir dans le fait que parmi ces jeunes, placés dans le même terreau, il y en a 15 fois plus qui se dirigent vers l’armée et la défense nationale que ceux qui sont tentés par Daesh.

Par la connaissance, l’instruction, le respect de la loi, l’autorité de la République, et surtout la justice et l’égalité pour tous, il y a là tous les éléments pour sortir d’une crise qui a assez duré.