A la rencontre de l’Islam, l’itinéraire de Louis MASSIGNON

Jeudi 11 juin, Credi29, avec le soutien de l’UBO, a eu le grand plaisir de recevoir Bérengère MASSIGNON, Jean MONCELON et Grzegorz TOMCZAK, pour la projection du film

« Le voeu et le destin »

(produit par STELLA PRODUCTIONS et KTO TV). Après la présentation du film par Grzegorz TOMCZAK, Bérengère MASSIGNON et Jean MONCELON sont intervenus pour parler de leur lien avec Louis MASSIGNON.

S’il ne fallait retenir qu’une phrase de Louis Massignon pour résumer sa pensée toujours actuelle, qui revient en filigrane dans ces trois interventions, ce serait « Pour comprendre l’autre, il ne faut pas se l’annexer, mais devenir son hôte… »

Retrouvez ci-dessous leurs différentes interventions :

Présentation de Grzegorz TOMCZAK, réalisateur :

On me demande souvent les raisons pour lesquelles je choisis tel ou tel sujet de documentaires. Pourquoi donc vouloir réaliser un film sur Louis Massignon, personnage très connu de son vivant pour ses engagements religieux, sociaux et politiques, mais un peu oublié aujourd’hui ?

Intellectuel et mystique chrétien hors normes et en même temps défenseur ardent du monde arabo-musulman, Massignon est considéré comme l’un des principaux précurseurs du dialogue islamo-chrétien. Je n’aurais jamais imaginé, il y a quelques années, aborder un sujet aussi complexe et si peu familier de mon histoire personnelle.

En effet, je suis né et j’ai vécu jusqu’à mes 35 ans en Pologne, pays très éloigné de toute préoccupation arabo-musulmane. Cependant, devenu franco-polonais et établi dans la vallée de la Loire, où le château d’Amboise rappelle la captivité de l’émir Abdelkader, chef de guerre arabe et leader spirituel qui mena la lutte contre la colonisation française, je ressens l’omniprésence de la question du passé colonial faisant partie intégrante de l’identité française.

C’est donc naturellement que je me suis avancé vers Louis Massignon qui se révèle en tant que repère central et incontournable dans l’histoire de la France arabo-orientale. Il en est aussi un point tournant. Disciple et ami très proche de Charles de Foucauld, il a scruté l’histoire jusqu’aux origines de l’islam à la recherche de ce qui pourrait enrichir et nourrir sa démarche de mystique chrétien. De même que ses écrits scientifiques et théologiques furent étudiés à leur tour par des générations de chercheurs ou de mystiques qui l’ont suivi, à commencer par le prieur de Tibhirine Christian de Chergé.

Mort à l’automne 1962, au moment où s’ouvrait Vatican II, Louis Massignon, sans participer au concile, a exercé une influence officieuse sur les auteurs de la déclaration Nostra Ætate qui a redéfini le rapport de l’Église catholique envers les religions non chrétiennes.

Sa pensée qui invitait au décentrement, aussi radicale et révolutionnaire que la découverte copernicienne, peut continuer à inspirer toute démarche de dialogue, sans être limitée au seul contexte interreligieux : « Pour comprendre l’autre, il ne faut pas se l’annexer, mais devenir son hôte… » Louis Massignon

Présentation de Bérengère MASSIGNON

Bérengère Massignon a connu sa grand-mère, épouse de Louis Massignon, morte à 97 ans. Elle se souvient de l’appartement parisien où ses grands-parents vécurent ainsi que des lieux où son grand-père avait l’habitude d’aller au Caire, comme l’IFAO ou l’église Dar-es-Salam. Mais son premier vrai lien avec Louis Massignon est le pèlerinage des 7 Dormants où elle est allée pour la première fois lorsqu’elle avait 5 ans et auquel elle est restée fidèle depuis.

Dès les années 1930, Louis Massignon s’intéresse à la diffusion du culte des 7 Saints, depuis Ephèse sur tout le pourtour méditerranéen et au-delà (il y a même un lieu dédié aux 7 saints en Chine, chez les Ouïgours musulmans). C’est d’abord un intérêt intellectuel puis spirituel fort.

En 1954, il fonde un lieu de rencontre islamo-chrétien, reliant l’histoire des 7 Dormants d’Ephèse, le pardon breton des 7 Saints et les « gens de la Caverne » célébrés dans la sourate 18 du Coran. C’est sa fille, Geneviève, ethnolinguiste, qui lui a fait découvrir ce lieu car elle enquêtait sur les chansons des teilleurs de lin du Trégor. Ce pèlerinage a connu un renouveau dans les années 1990, grâce à l’initiative d’un médecin agnostique, Joël Le Roux. Au fil des années, le pèlerinage s’est enraciné localement, malgré une certaine ambivalence : à la fois une certaine réserve autour de la greffe islamo-chrétienne sur le pardon breton mais aussi la reconnaissance d’un rayonnement international donné par Louis Massignon à ce lieu.

Pour retracer l’importance de ce pèlerinage pour Louis Massignon, il faut souligner que c’est un homme de voyage, un homme de pèlerinage : « Notre foi est essentiellement vivante et la vie est la qualité du pèlerin qui marche. Vers quoi va ce pèlerin ? Il va vers un Lieu Saint, préfigure de la Béatitude, il s’exile de lui-même -c’est le sens de la Foi- on s’exile de ses douceurs quotidiennes, de ses facilités ordinaires…Il faut, en effet, être pèlerin ou forçat ici-bas ; mais il faut bouger et le voyage, de la naissance à la mort est une sorte de pèlerinage essentiel…Il y a un dépouillement dans ce voyage du pèlerinage qui est un dépassement, une spiritualisation. »

Le pèlerinage est un thème central de la vie de Louis Massignon. Ses lieux de pèlerinage, il les fréquente souvent à l’occasion de rencontres scientifiques, où il va en même temps sur des lieux de dévotion à proximité. Il y a Jérusalem (où il ira 28 fois), Rome, Lourdes… mais aussi des lieux moins connus qui font partie de sa géographie spirituelle, comme Damiette [site du vœu de la Badaliya, une union de prières pour les musulmans, fondée en 1934 avec Mary Kahil] ou le Madawaska au Canada en souvenir de son fils Yves…

Les lieux de cette géographie spirituelle ont à la fois un intérêt scientifique et spirituel mais aussi une dimension politique, comme la visite des camps de réfugiés palestiniens dès 1949. Le pèlerinage islamo-chrétien de Vieux marché est fondé afin d’encourager une paix sereine et juste en pleine guerre d’Algérie. Le pèlerinage fait partie pour lui de ces moyens pauvres et pacifiques de promouvoir la paix, comme le jeûne, l’ascèse et la prière, à la manière de Gandhi (il fut président des Amis de Gandhi en France).

Une notion centrale pour Louis Massignon est celle d’hospitalité : l’hôte est celui qui reçoit, mais aussi celui qui est reçu ; il y a échange et mise à égalité. Il dit : « Pour connaître l’autre, il ne faut pas se l’annexer mais devenir son hôte », principe intellectuel (la démarche intérioriste), spirituel (il pratique l’intra-religieux, défini par Raimon Panikar comme le dialogue en soi de plusieurs traditions religieuses) et politique : pour Louis Massignon, il faut reconstruire le droit international autour des personnes déplacées. Ainsi, dès les années 1920, il avait un engagement très concret auprès des migrants nord-africains en Région parisienne pour leur apprendre le français, non par paternalisme, mais par souci de leur permettre de se défendre.

Présentation de Jean MONCELON

Jean Moncelon découvre Louis Massignon en Egypte et décide de préparer un doctorat d’état sur ses œuvres, sa géographie spirituelle et son approche de l’islam ; 9 ans de compagnonnage spirituel et de richesses acquises avec un maitre spirituel, complexe, parfois contradictoire.

Louis Massignon est un orientaliste, au point de contact entre Orient et Occident, à travers sa connaissance de la langue arabe, sa connaissance des musulmans et du monde arabo-musulman en entier.

Les questions que se posait Massignon sont celles du rapport entre l’Orient et l’Occident, entre l’Orient et la France, entre le christianisme et l’islam. Sur ce dernier point, il a eu une influence sur la rédaction de Nostra Aetate par l’intermédiaire du rapporteur pour l’islam qui était un de ses amis personnels.

Les réponses de Louis Massignon aux questions actuelles sont totalement pertinentes. L’enseignement fondamental de Louis Massignon, c’est le décentrement. La question du décentrement est la question de la rencontre : comment avoir une rencontre avec quelqu’un, avec une culture, avec une civilisation, avec une religion, si vous ne vous décentrez pas ? Faire l’effort de comprendre la religion de l’autre telle que l’autre la comprend et si l’autre fait le même effort, alors sont réunies les conditions du dialogue au sens étymologique du terme.

Louis Massignon est un homme de paix, un homme de justice, sa réponse est très simple : entrer en rencontre, entrer dans l’échange, essayer de comprendre l’autre. Qui sont les musulmans d’aujourd’hui ? ce ne sont plus les lettrés de Louis Massignon, encore moins les musulmans marxistes de Jacques Berque, élève de Louis Massignon qui s’opposa à lui sur ce point. Si on veut rentrer dans une meilleure compréhension entre islam et christianisme, entre Orient et Occident, c’est avec les musulmans d’aujourd’hui qu’il faut échanger, et vouloir s’enrichir l’un l’autre.

C’est une des grandes idées de Louis Massignon, l’enrichissement mutuel dans la rencontre, ne pas être dans une relation à sens unique, surplombante. Louis Massignon souhaitait même aller plus loin et arriver à une interpénétration culturelle entre Orient et Occident.

Le message fondamental de Louis Massignon, c’est de rencontrer l’autre et de connaître l’autre tel que l’autre se connaît lui-même, c’est une réponse toujours actuelle aux questions d’aujourd’hui.

Pour en savoir plus voir le site : www.louismassignon.fr