Jean Moncelon, que nous avons accueilli en juin 2026, avec Bérengère Massignon et Grzegorz Tomczak pour la projection du documentaire sur Louis Massignon, nous a transmis un article, écrit en 2012 au moment des printemps arabes, et dans lequel vous pourrez retrouver les thèmes de son intervention à Brest.
La vie aventureuse du dernier des orientalistes français (1883-1962), sa riche personnalité et ses combats pour la Justice continuent d’inspirer les jeunes générations dans le monde arabo-musulman et on ne peut que s’en réjouir, parce que s’il est un homme qui, dans ses activités professionnelles et toutes ses actions politiques, n’a cessé de manifester une entière sympathie envers l’Oumma, la communauté musulmane, c’est bien lui : le cheikh admirable, comme l’appelaient ses amis. Certes, son œuvre appartient au passé : soixante années se sont écoulées depuis sa disparition, pourtant son message demeure actuel, il s’est même actualisé depuis ce qu’on appelle les « printemps arabes ».
Son message de savant engagé dans la vie politique de son temps a consisté dans la promotion d’un dialogue entre l’Orient et de l’Occident, mais venant d’un Occident respectueux des valeurs de l’Islam, en d’autres termes qui accepte que l’Islam, religion et communauté, puisse souhaiter autre chose que d’imiter
servilement les valeurs de l’Occident, d’autant plus celles qui lui répugnent, parce qu’elles le heurtent dans son histoire séculaire, sa foi et sa dignité. Louis Massignon manifestait infiniment de respect pour tout ce qui se rapporte à la civilisation musulmane, ainsi qu’en témoignent ses articles, ses conférences, ses rapports de missions culturelles, etc. Et surtout, il comprenait les musulmans comme eux-mêmes se comprennent, de l’intérieur, et non comme beaucoup aujourd’hui en Occident, qui les jugent en fonction de leurs présupposés. C’est ce qu’il nommait la pratique du décentrement mental. Qui ne souscrirait à une telle pratique parmi les hommes de bonne volonté ?
Mais aussi Louis Massignon attendait des musulmans qu’ils entrent dans la compréhension de l’Occident intelligemment, en recherchant derrière les apparences trompeuses (le culte de l’argent, le goût du pouvoir, la force brutale, etc.), ce qui constitue la richesse de la civilisation occidentale, autrefois chrétienne, et désormais matérialiste et agnostique. De ce point de vue, le monde arabo-musulman n’a pas une revanche à prendre sur l’Occident, sur plusieurs décennies de conflits et d’humiliations – humiliations qui perdurent cependant en Palestine, y compris pour les Arabes chrétiens, – il lui suffit de s’affirmer tel qu’en lui-même, porteur d’une civilisation riche de quatorze siècles d’histoire, porteur d’avenir surtout. Louis Massignon se serait infiniment réjoui de cette jeunesse qui revendique d’abord d’être elle-même, attachée à son histoire, à sa foi, et qui travaille à son avenir – qui ne souhaite pas forcément renoncer au monde arabo-musulman pour l’Occident, mais qui reste fidèle à ses racines.
En revanche, il continuerait de militer pour le dialogue entre l’Orient et l’Occident. Il estimait, en effet, que l’avenir du monde se passait, et il se passe encore, autour de cet immense bassin méditerranéen où la rencontre entre la Chrétienté et l’Islam a connu autant de conflits douloureux que de périodes de paix et de multiples échanges, commerciaux, scientifiques, culturels, spirituels. Pour Louis Massignon, entre l’Orient et l’Occident, il ne saurait être question que de s’enrichir mutuellement, La Paix et la Justice sont même à ce prix, non pas une paix achetée par les armes, ou une justice qui se construit sur l’inégalité, mais la paix entre les croyants, entre « camarades de travail » aussi, et comme il le disait souvent : dans l’honneur. Cependant pour s’enrichir les uns les autres, il faut connaître ses propres richesses avant même de connaître et comprendre celles de l’Autre. Durant toute sa vie, Louis Massignon s’est évertué à faire connaître à l’Occident les richesses de la civilisation musulmane, même quand il ne parvenait pas à être compris chez lui, en France, parce que la situation politique posait comme un voile d’incompréhension entre les uns et les autres, comme lors de la Guerre d’Algérie. Et pendant les séjours qu’il faisait chaque année en Egypte (à l’Académie de langue arabe du Caire), mais également en Irak, en Afghanistan ou au Maroc, il s’efforçait de manifester à ses amis musulmans les valeurs de l’Occident, dont sa droiture morale, sa rigueur intellectuelle, sa foi vivante de chrétien ne manquaient pas de témoigner.
L’avenir se présente sous un jour nouveau pour le monde arabo-musulman. Il me semble entendre la voix de Louis Massignon s’exprimer de la sorte à l’attention des jeunes musulmans du Caire ou de Bagdad, comme de Sanaa ou de Kaboul : ne renoncez pas à vos racines, ne quittez pas l’Orient pour l’Occident, soyez vous-mêmes, l’histoire vous est favorable actuellement, construisez vos pays, vos cités, vos familles à l’image de l’Unité, et aussi, efforcez-vous de connaître l’Occident au-delà des stéréotypes – comme j’ai fait moi-même pour l’Orient et comme j’aimerais qu’un plus grand nombre le fasse en Occident : détruire ces fausses images de l’Islam que l’on ne veut pas connaître tel qu’il se connaît lui-même, qu’on ne veut pas comprendre. Débarrassez-vous par conséquent, vous aussi, des fausses images que vous avez de l’Occident.
Louis Massignon vivait au « terrain de contact spirituel entre le christianisme et l’islam ». Son message de Paix, son désir de Justice n’ont pas toujours été compris de son vivant. Il reste à former le vœu qu’ils le soient désormais, de l’autre côté de la Méditerranée, par tous ces jeunes musulmans dont j’ai la conviction, s’il vivait encore, qu’il les aimerait et qu’il soutiendrait leur désir d’avenir : dans la voie de Dieu.
Jean Moncelon, 2012
