Notes prises lors de la conférence de Jean-Louis SCHLEGEL « Loi de Dieu et liberté des hommes : vieux problème et question pour aujourd’hui » – le 27 janvier 2026

Jean-Louis SCHLEGEL brosse en toile de fond un portrait de quelques tendances actuelles du religieux dans la société contemporaine.

Il pointe le fanatisme religieux qui provoque de la violence et par contrecoup, une mauvaise image des religions.  Il rappelle comment elle est utilisée par le pouvoir islamique en Iran, ou dans une démocratie comme l’Inde; elle est aux ordres du pouvoir en Russie, soutient les violence de l’extrême droite en Israël, et, plus étonnant encore, D. Trump,  choisi par 56% des catholiques, bénéficie de la «pensée» d’un lobby catholique, dont des milliardaires liés à la Silicone Valley,  tout en installant  un bureau de la foi (dirigé par des «évangéliques» blancs, qui ont voté pour lui à 86%) à la Maison Blanche.

En Europe et en France, l’immigration musulmane joue un rôle d’épouvantail dans le débat public («islamo-gauchisme», théorie du «grand remplacement », irritations persistantes autour du «voile»…). En réponse, on voit aussi des réaffirmations chrétiennes, plus ou moins identitaires. Des maires installent des crèches dans les mairies, au mépris de la loi, pour signifier que nous sommes un pays chrétien. Des catholiques n’hésitent plus à voter pour le RN, porteur de l’hostilité aux immigrés musulmans. Certains croient voir aussi dans l’augmentation des baptêmes d’adultes (de jeunes adultes surtout) une forme de réponse aux défis d’un islam en apparence très vivant, surtout pour la pratique du ramadan chez les jeunes.

Dans ce contexte où LE religieux ne se porte pas si mal, il importe de rappeler quelle devrait être la place de la religion dans les sociétés modernes. Jean-Louis SCHLEGEL dira ensuite un mot de l’évolution réelle depuis une cinquantaine d’années

1 Le schéma idéal (normal) des religions dans le monde moderne.

Il y a plus de deux siècles, on a cru que les humains, éclairés par la Raison des Lumières, allaient aussi conquérir leur autonomie intellectuelle. Jean-Louis SCHLEGEL cite Kant : les Lumières, c’est « oser penser par soi-même », devenir « adulte » par rapport à la loi des prêtres, à la loi de Dieu et de la Tradition reçue, mais aussi aux lois de la nature, grâce à la maîtrise scientifique et technique.

On imaginait que sur le terrain les religions allaient décliner dans les sociétés modernes. Ce qu’on appelle la sécularisation est arrivé avec l’industrialisation, d’abord en Angleterre, puis dans les autres pays européens, avec l’urbanisation, également avec l’avènement du pouvoir politique venu d’en bas et non des élites. Des pans entiers de la société se séparent de la religion. Et il y a surtout la séparation des Eglises et du politique. Dans la majorité des pays européens, on arrive à une « séparation de coopération » : l’Etat reconnaît le rôle social et moral des religions, qui réciproquement reconnaissent l’autorité de l’Etat dans les multiples décisions à prendre pour le « Bien commun ». On est « séparé », il peut y avoir des frictions, mais l’entente et les relations pacifiées sont la règle.

En France, c’est u peu différent :  l’article 1 de la loi de 1905 précise que l’Etat garantit la liberté de conscience et la liberté de culte. Mais dans son article 2, il précise qu’il ne reconnaît aucune religion et ne subventionne aucun culte. On pourrait traduire : la République respecte absolument la liberté religieuse, mais sa « laïcité » ne reconnaît aucun rôle moral, social ou autre aux religions. Néanmoins, Jean-Louis SCHLEGEL fait remarquer que l’entretien des lieux de culte, qui revient à l’Etat, est une sorte de subvention indirecte, non dite, mais de taille, au temps du patrimoine triomphant.

C’est le concile Vatican 2 qui reconnaît la liberté religieuse, dans un texte capital pour l’histoire catholique (liberté de croire, de ne pas croire, de changer de religion…)(cf. La déclaration Dignitatis Humanae, sur la liberté religieuse). En 2005, pour l’anniversaire de la loi de 1905, le pape Jean Paul 2 reconnaît que le principe de laïcité appartient aussi à la doctrine sociale de l’Eglise et l’importance d’une juste séparation des pouvoirs. Mais durant son pontificat, il a aussi beaucoup insisté sur le fait que l’Etat doit protéger et ne pas entraver cette liberté.

2 Les réalités du terrain

Dans les années 70, l’évolution du politique et du religieux est marquée par un grand tournant « sociétal » : l’arrivée de l’individualisme éthique, qui touche tous les pans de la vie. Des droits nouveaux, des lois libérales offrent aux individus des possibilités de choix démultipliées. On observe une difficulté croissante de la transmission de la culture, des savoirs. Dans l’Eglise aussi se manifeste le triomphe de l’individu : il mène à un « christianisme éclaté » (Michel de Certeau), devenu pluriel (à la fois en interne, avec des divisions et des choix différents, et par une migration hors de l’institution ecclésiale).

C’est un temps de remise en question des grandes institutions : Eglise, famille, école, syndicats et partis, entreprises… Pour la famille, un des signes en est alors la cohabitation juvénile hors mariage, qui commence dès le début des années 70, y compris chez les étudiants catholiques.

La rupture du savoir religieux chrétien, le manque de connaissances religieuses de fond, favorise dans ces années un « bricolage » religieux, facilité par la rencontre généralisée des religions. Apparaît aussi un phénomène religieux nouveau : l’abandon pur et simple du religieux, de la foi, le départ silencieux, ou à tout le moins un éloignement. L’Eglise n’est plus un lieu de vie et de sens, elle est vue éventuellement comme une société de services.

L’inculture religieuse a un corollaire : la non connaissance de la laïcité. Beaucoup, pas seulement les jeunes (et pas seulement les jeunes musulmans !) ne savent plus où passent les frontières de la séparation française. Et souvent la seule réponse aux problèmes a été le durcissement des règles (c’est particulièrement net pour la question du « voile » des femmes musulmanes). La laïcité est à son tour instrumentalisée dans une visée politique (par ex. par le Front national dans les années 2000).

En réaction on observe un souci accru de marquer une forte identité religieuse par divers signes. On organise de grands rassemblements par souci d’exister, de se montrer, de se rassurer. Dans le catholicisme, les communautés nouvelles se développent ; leur dynamisme, les vocations sacerdotales qui en sont issues, une sorte de renouveau, expliquent le faible contrôle exercé par les évêques. Une certaine visibilité religieuse s’affiche en France dans les années 80 avec l’évangélisation de rue, ce qui compte c’est le témoignage, la confession de foi.

Actuellement les constats sont de trois ordres :

1 – une défense du catholicisme comme patrimoine culturel, défense dans laquelle interviennent aussi bien les catholiques que la société civile.
2 – une gentrification des villes que l’on retrouve dans le catholicisme : un catholicisme de gens aisés, d’où viennent la majorité des prêtres.
3 – un appel aux valeurs, très subjectif et facteur de désunion.

3 Après 120 ans de la loi de 1905

Faudrait-il une actualisation de cette loi ? La deuxième religion de France est absente de cette loi, on le sait bien. Est-ce qu’il y aurait lieu de lui apporter quelques modifications (ajouts ou reformulations) spécifiques pour tenir compte de certaines différences de l’islam ? Ce n’est pas sûr du tout. La difficulté principale, d’après les spécialistes de ce dossier, vient de l’absence d’interlocuteurs reconnus (légitimes) de l’Etat français (et non pas de la loi actuelle, qui est assez libérale à l’égard des cultes). L’influence conservée des pays d’origine des Français musulmans est aussi problématique (voir sur ces questions Franck Frégosi, Gouverner l’islam en France, Seuil, 2025)

L’affaiblissement du religieux de référence ne doit pas masquer le fait que la demande ou la quête religieuse restent vives, en opposition aux années 60/70 de critique de la religion. On n’est pas, contrairement à ce qu’on entend toujours, devant le vide, mais devant le trop plein de sens (au pluriel). Par rapport aux insuffisances multiples de nos sociétés, qui sont des insuffisances du politique, croire et besoin de croire ne cessent de ressurgir. Le thème de la consolation, et d’autres similaires, pourrait alors être l’amorce d’une réflexion religieuse plus profonde, en tout cas trouver droit de cité. Dans l’Eglise même mais aussi chez ceux qui se trouvent sur le seuil, tentés de la quitter ou désireux d’y entrer.